Déja en 2004 - Cela se cassait déja la Gueule

Polémique autour du pouvoir d'achat des Français - "Analyse 2004"

 

LE MONDE | 06.02.2004 | 13h59

 

Michel-Edouard Leclerc dénonce, dans une étude publiée jeudi, une baisse du revenu disponible des ménages. L'Insee conteste ces résultats. Industriels et distributeurs se rejettent la responsabilité de l'augmentation des prix ressentie par les consommateurs.

Le pouvoir d'achat des Français a-t-il baissé en 2003 ? Bien que les indicateurs de l'Insee montrent que celui-ci a progressé de 1,2 % en 2003, Michel-Edouard Leclerc, président du groupe de distribution du même nom, part en campagne pour démontrer l'inverse. Selon une étude commandée par les Centres Leclerc au Bureau d'informations et de prévisions économiques (BIPE), le pouvoir d'achat des Français aurait chuté de 1,1 % en 2003. Ce constat expliquerait la morosité des ménages et surtout le rythme d'une consommation trop faible pour alimenter la croissance.

" Depuis deux ans, les Français expriment des craintes face à ce qu'ils perçoivent comme une augmentation forte des prix, allant jusqu'à déclencher une relative psychose de l'inflation dans l'opinion, constate M. Leclerc, or les chiffres de l'Insee ne confirment pas de flambée des prix, c'est face à cette incompréhension qu'on a voulu chercher les origines en s'intéressant à la notion de pouvoir d'achat", explique-t-il.

Pour étayer sa démonstration, M. Leclerc, avec l'aide du BIPE, se propose de revisiter les chiffres de l'Insee sur le pouvoir d'achat des ménages qui ne tiendrait pas compte de certaines évolutions comme la nature des dépenses des ménages. Le BIPE distingue, dans la consommation globale, les dépenses "contraintes" qui représentent environ un quart du revenu des ménages. "Les frais liés au logement, les transports collectifs, les assurances sont des dépenses incompressibles et leur importance freine l'appréciation des consommateurs dans ce qu'ils peuvent librement dépenser", explique le BIPE.

L'enquête montre ainsi qu'entre 1990 et 2002 le pouvoir d'achat "effectif et disponible" du consommateur, une fois défalquées ces dépenses "contraintes", a augmenté de 1 % en moyenne chaque année, alors que l'indicateur Insee annonce une croissance de 1,9 %. La différence serait encore plus spectaculaire dans les périodes de moindre croissance, comme en 2003, où l'Insee constate une hausse de 1,2 % de son indice alors que l'indicateur "Leclerc" chute de 1,1 %. "En 2003, toutes les dépenses contraintes ont été orientées à la hausse : assurance, gaz, électricité et loyers, estime Elisabeth Waelbroeck-Rocha, directrice générale du BIPE, au total, la hausse de ces dépenses dépasse 5 % pendant que le revenu disponible brut des ménages n'augmentait que de 3 %."

Une démonstration qui laisse sceptiques les économistes contactés par Le Monde. "Si l'idée de séparer les dépenses auxquelles on ne peut pas échapper du reste de la consommation est intéressante, l'ampleur du résultat observé en 2003 semble contestable", estime Hervé Monet, économiste à la Société générale. "Depuis 1996, l'évolution des prix des loyers n'est pas très supérieure à celle de l'indice général des prix, dans ce contexte, on comprend mal comment les dépenses "contraintes" auraient pu avoir un tel impact en 2003 sur le pouvoir d'achat", renchérit Michel Glaude, directeur des statistiques de l'Insee, qui estime "fallacieux" l'indice concocté par Leclerc et le BIPE : "La comptabilité nationale mesure l'évolution du pouvoir d'achat de l'ensemble de la population, en tenant compte de l'augmentation du nombre de ménages, qui est d'environ 1 % par an, alors que le BIPE mesure une évolution du pouvoir d'achat par ménage, sans tenir compte des évolutions démographiques", affirme l'Insee.

Voilà pour la querelle statistique. Mais, au-delà de cette polémique, se pose une vrai problématique qui est de nature à peser sur la consommation des Français : la loi Galland, votée en 1996, est aujourd'hui soupçonnée de provoquer des effets inflationnistes.

Cette loi, qui régit les négociations commerciales entre la grande distribution et ses fournisseurs, fixe un seuil de revente à perte, un prix en dessous duquel il est interdit de descendre. A l'origine, le but était de protéger les industriels, notamment les plus petits, en interdisant à la grande distribution de faire pression sur eux pour obtenir de meilleures conditions d'achat. Il en a résulté une uniformisation des prix dans les grandes surfaces.

De plus, la pression n'a pas baissé : les distributeurs ont petit à petit facturé aux industriels des prestations de "coopération commerciale" comme la mise en valeur d'un produit dans un rayon, ou un catalogue... Des prestations facturées sous la forme d'un pourcentage prélevé sur le chiffre d'affaires appelé "marge arrière". Ce système s'est perverti au fil du temps : ces "marges arrière" ont fini par atteindre de 30 % à 50 % du prix des produits. Pour compenser, les industriels ont augmenté leurs tarifs, provoquant des effets inflationnistes. Le prix des grandes marques alimentaires a ainsi fait un bond de 3,3 % en 2002, tandis que le prix moyen des mille produits les plus achetés, qui sert de référence psychologique au consommateur, a augmenté de 3,9 %.

Le gouvernement a voulu rompre ce cercle vicieux en publiant en 2003 une circulaire. Celle-ci permet aux distributeurs de négocier auprès d'un fournisseur des conditions d'achat différentes d'un concurrent, réintroduisant ainsi un peu plus de souplesse dans les négociations commerciales. Une mesure qui semble peu suivie d'effet : les "marges arrière" continuent de progresser. Car, mis à part le consommateur, jusqu'ici tout le monde ou presque trouvait son compte dans ce système : les distributeurs en obtenant sans beaucoup d'efforts une rente de situation ; les industriels n'ayant plus qu'à répercuter de façon mécanique les ponctions réclamées par les distributeurs.

Mais, aujourd'hui, les deux "frères ennemis" sont rattrapés par l'arbitrage des consommateurs qui se détournent des hypermarchés pour faire leurs courses dans les magasins de « maxidiscompte ». La polémique soulevée par Michel-Edouard Leclerc à propos du pouvoir d'achat est révélatrice d'un malaise du système de distribution français, qui pourra difficilement faire l'économie d'une réforme.

Stéphane Lauer

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.02.2004

 

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11/04/2009
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